Un drame au bord de la mer: Un conte philosophique by Honoré de Balzac

 

‘Un drame au bord de la mer’ est une nouvelle d’Honoré de Balzac.
En 1821, sur le littoral d’une presqu’île de Bretagne, Louis, un jeune homme plein d’ambition, vient tout juste de prendre un bain de mer et médite sur son avenir. Pauline, sa compagne, sort peu après d’une baignoire naturelle creusée dans les rochers. Les deux jeunes gens poursuivent main dans la main leur promenade matinale. Ils croisent un pêcheur dont la pauvreté et le dévouement auprès d’un père aveugle les émeuvent. Afin de lui donner un peu de joie, ils font grimper les enchères l’un contre l’autre pour lui acheter le produit de sa pêche à un prix qui équivaut pour le pauvre homme à une véritable fortune et lui promettent un dîner, s’il accepte de les conduire à Batz après avoir remisé ses filets. Les amoureux partent devant, sur le chemin que leur indique le pêcheur qui les y retrouvera plus tard.

Les jeunes gens ont presque tous un compas avec lequel ils se plaisent à mesurer l’avenir ; quand leur volonté s’accorde avec la hardiesse de l’angle qu’ils ouvrent, le monde est à eux. Mais ce phénomène de la vie morale n’a lieu qu’à un certain âge. Cet âge, qui pour tous les hommes se trouve entre vingt-deux et vingt-huit ans, est celui des grandes pensées, l’âge des conceptions premières, parce qu’il est l’âge des immenses désirs, l’âge où l’on ne doute de rien : qui dit doute, dit impuissance. Après cet âge rapide comme une semaison, vient celui de l’exécution. Il est en quelque sorte deux jeunesses, la jeunesse durant laquelle on croit, la jeunesse pendant laquelle on agit ; souvent elles se confondent chez les hommes que la nature a favorisés, et qui sont, comme César, Newton et Bonaparte, les plus grands parmi les grands hommes.

Je mesurais ce qu’une pensée veut de temps pour se développer ; et, mon compas à la main, debout sur un rocher, à cent toises au-dessus de l’Océan, dont les lames se jouaient dans les brisants, j’arpentais mon avenir en le meublant d’ouvrages, comme un ingénieur qui, sur un terrain vide, trace des forteresses et des palais. La mer était belle, je venais de m’habiller après avoir nagé, j’attendais Pauline, mon ange gardien, qui se baignait dans une cuve de granit pleine d’un sable fin, la plus coquette baignoire que la nature ait dessinée pour ses fées marines. Nous étions à l’extrémité du Croisic, une mignonne presqu’île de la Bretagne ; nous étions loin du port, dans un endroit que le Fisc a jugé tellement inabordable que le douanier n’y passe presque jamais. Nager dans les airs après avoir nagé dans la mer ! ah ! qui n’aurait nagé dans l’avenir ? Pourquoi pensais-je ? pourquoi vient un mal ? qui le sait ? Les idées vous tombent au cœur ou à la tête sans vous consulter. Nulle courtisane ne fut plus fantasque ni plus impérieuse que ne l’est la Conception pour les artistes ; il faut la prendre comme la Fortune, à pleins cheveux, quand elle vient. Grimpé sur ma pensée comme Astolphe sur son hippogriffe, je chevauchais donc à travers le monde, en y disposant de tout à mon gré. Quand je voulus chercher autour de moi quelque présage pour les audacieuses constructions que ma folle imagination me conseillait d’entreprendre, un joli cri, le cri d’une femme qui vous appelle dans le silence d’un désert, le cri d’une femme qui sort du bain, ranimée, joyeuse, domina le murmure des franges incessamment mobiles que dessinaient le flux et le reflux sur les découpures de la côte. En entendant cette note jaillie de l’âme, je crus avoir vu dans les rochers le pied d’un ange qui, déployant ses ailes, s’était écrié : – Tu réussiras ! Je descendis, radieux, léger ; je descendis en bondissant comme un caillou jeté sur une pente rapide. Quand elle me vit, elle me dit : – Qu’as-tu ? Je ne répondis pas, mes yeux se mouillèrent. La veille, Pauline avait compris mes douleurs, comme elle comprenait en ce moment mes joies, avec la sensibilité magique d’une harpe qui obéit aux variations de l’atmosphère. La vie humaine a de beaux moments ! Nous allâmes en silence le long des grèves. Le ciel était sans nuages, la mer était sans rides ; d’autres n’y eussent vu que deux steppes bleus l’un sur l’autre ; mais nous, nous qui nous entendions sans avoir besoin de la parole, nous qui pouvions faire jouer entre ces deux langes de l’infini, les illusions avec lesquelles on se repaît au jeune âge, nous nous serrions la main au moindre changement que présentaient, soit la nappe d’eau, soit les nappes de l’air, car nous prenions ces légers phénomènes pour des traductions matérielles de notre double pensée. Qui n’a pas savouré dans les plaisirs ce moment de joie illimitée où l’âme semble s’être débarrassée des liens de la chair, et se trouver comme rendue au monde d’où elle vient ? Le plaisir n’est pas notre seul guide en ces régions. N’est-il pas des heures où les sentiments s’enlacent d’eux-mêmes et s’y élancent, comme souvent deux enfants se prennent par la main et se mettent à courir sans savoir pourquoi. Nous allions ainsi. Au moment où les toits de la ville apparurent à l’horizon en y traçant une ligne grisâtre, nous rencontrâmes un pauvre pêcheur qui retournait au Croisic ; ses pieds étaient nus, son pantalon de toile était déchiqueté par le bas, troué, mal raccommodé ; puis, il avait une chemise de toile à voile, de mauvaises bretelles en lisière, et pour veste un haillon. Cette misère nous fit mal, comme si c’eût été quelque dissonance au milieu de nos harmonies. Nous nous regardâmes pour nous plaindre l’un à l’autre de ne pas avoir en ce moment le pouvoir de puiser dans les trésors d’Aboul-Casem. Nous aperçûmes un superbe homard et une araignée de mer accrochés à une cordelette que le pêcheur balançait dans sa main droite, tandis que de l’autre il maintenait ses agrès et ses engins. Nous l’accostâmes, dans l’intention de lui acheter sa pêche, idée qui nous vint à tous deux et qui s’exprima dans un sourire auquel je répondis par une légère pression du bras que je tenais et que je ramenai près de mon cœur. C’est de ces riens dont plus tard le souvenir fait des poèmes, quand auprès du feu nous nous rappelons l’heure où ce rien nous a émus, le lieu où ce fut, et ce mirage dont les effets n’ont pas encore été constatés, mais qui s’exerce souvent sur les objets qui nous entourent dans les moments où la vie est légère et où nos cœurs sont pleins. Les sites les plus beaux ne sont que ce que nous les faisons. Quel homme un peu poète n’a dans ses souvenirs un quartier de roche qui tient plus de place que n’en ont pris les plus célèbres aspects de pays cherchés à grand frais ! Près de ce rocher, de tumultueuses pensées ; là, toute une vie employée, là des craintes dissipées ; là des rayons d’espérance sont descendus dans l’âme. En ce moment, le soleil, sympathisant avec ces pensées d’amour ou d’avenir, a jeté sur les flancs fauves de cette roche une lueur ardente ; quelques fleurs des montagnes attiraient l’attention ; le calme et le silence grandissaient cette anfractuosité sombre en réalité, colorée par le rêveur ; alors elle était belle avec ses maigres végétations, ses camomilles chaudes, ses cheveux de Vénus aux feuilles veloutées. Fête prolongée, décorations magnifiques, heureuse exaltation des forces humaines ! Une fois déjà le lac de Bienne, vu de l’île Saint-Pierre, m’avait ainsi parlé ; le rocher du Croisic sera peut-être la dernière de ces joies ! Mais alors, que deviendra Pauline ?

– Vous avez fait une belle pêche ce matin, mon brave homme ? dis-je au pêcheur.

– Oui, monsieur, répondit-il en s’arrêtant et nous montrant la figure bistrée des gens qui restent pendant des heures entières exposés à la réverbération du soleil sur l’eau.

Ce visage annonçait une longue résignation, la patience du pêcheur et ses mœurs douces. Cet homme avait une voix sans rudesse, des lèvres bonnes, nulle ambition, je ne sais quoi de grêle, de chétif. Toute autre physionomie nous aurait déplu.

– Où allez-vous vendre ça ?

– À la ville.

– Combien vous paiera-t-on le homard ?

– Quinze sous.

– L’araignée ?

– Vingt sous.

– Pourquoi tant de différence entre le homard et l’araignée ?

– Monsieur, l’araignée (il la nommait une iraigne) est bien plus délicate ! puis elle est maligne comme un singe, et se laisse rarement prendre.

– Voulez-vous nous donner le tout pour cent sous ? dit Pauline.

L’homme resta pétrifié.

– Vous ne l’aurez pas ! dis-je en riant, j’en donne dix francs. Il faut savoir payer les émotions ce qu’elles valent.

– Eh ! bien, répondit-elle, je l’aurai ! j’en donne dix francs deux sous.

– Dix sous.

– Douze francs.

– Quinze francs.

– Quinze francs cinquante centimes, dit-elle.

– Cent francs.

– Cent cinquante.

Je m’inclinai. Nous n’étions pas en ce moment assez riches pour pousser plus haut cette enchère. Notre pauvre pêcheur ne savait pas s’il devait se fâcher d’une mystification ou se livrer à la joie, nous le tirâmes de peine en lui donnant le nom de notre hôtesse et lui recommandant de porter chez elle le homard et l’araignée.

– Gagnez-vous votre vie ? lui demandai-je pour savoir à quelle cause devait être attribué son dénuement.

– Avec bien de la peine et en souffrant bien des misères, me dit-il. La pêche au bord de la mer, quand on n’a ni barque ni filets et qu’on ne peut la faire qu’aux engins ou à la ligne, est un chanceux métier. Voyez-vous, il faut y attendre le poisson ou le coquillage, tandis que les grands pêcheurs vont le chercher en pleine mer. Il est si difficile de gagner sa vie ainsi, que je suis le seul qui pêche à la côte. Je passe des journées entières sans rien rapporter. Pour attraper quelque chose, il faut qu’une iraigne se soit oubliée à dormir comme celle-ci, ou qu’un homard soit assez étourdi pour rester dans les rochers. Quelquefois il y vient des lubines après la haute mer, alors je les empoigne.

– Enfin, l’un portant l’autre, que gagnez-vous par jour ?

– Onze à douze sous. Je m’en tirerais, si j’étais seul, mais j’ai mon père à nourrir, et le bonhomme ne peut pas m’aider, il est aveugle.

À cette phrase, prononcée simplement, nous nous regardâmes, Pauline et moi, sans mot dire.

– Vous avez une femme ou quelque bonne amie ?

Il nous jeta l’un des plus déplorables regards que j’aie vus, en répondant : – Si j’avais une femme, il faudrait donc abandonner mon père ; je ne pourrais pas le nourrir et nourrir encore une femme et des enfants.

– Hé ! bien, mon pauvre garçon, comment ne cherchez-vous pas à gagner davantage en portant du sel sur le port ou en travaillant aux marais salants !

– Ha ! monsieur, je ne ferais pas ce métier pendant trois mois. Je ne suis pas assez fort, et si je mourais, mon père serait à la mendicité. Il me fallait un métier qui ne voulût qu’un peu d’adresse et beaucoup de patience.

– Et comment deux personnes peuvent-elles vivre avec douze sous par jour ?

– Oh ! monsieur, nous mangeons des galettes de sarrasin et des bernicles que je détache des rochers.

– Quel âge avez-vous donc ?

– Trente-sept ans.

– Êtes-vous sorti d’ici ?

– Je suis allé une fois à Guérande pour tirer à la milice, et suis allé à Savenay pour me faire voir à des messieurs qui m’ont mesuré. Si j’avais eu un pouce de plus, j’étais soldat. Je serais crevé à la première fatigue, et mon pauvre père demanderait aujourd’hui la charité.

J’avais pensé bien des drames ; Pauline était habituée à de grandes émotions, près d’un homme souffrant comme je le suis ; eh ! bien, jamais ni l’un ni l’autre nous n’avions entendu de paroles plus émouvantes que ne l’étaient celles de ce pêcheur. Nous fîmes quelques pas en silence, mesurant tous deux la profondeur muette de cette vie inconnue, admirant la noblesse de ce dévouement qui s’ignorait lui-même ; la force de cette faiblesse nous étonna ; cette insoucieuse générosité nous rapetissa. Je voyais ce pauvre être tout instinctif rivé sur ce rocher comme un galérien l’est à son boulet, y guettant depuis vingt ans des coquillages pour gagner sa vie, et soutenu dans sa patience par un seul sentiment. Combien d’heures consumées au coin d’une grève ! Combien d’espérances renversées par un grain, par un changement de temps ! Il restait suspendu au bord d’une table de granit, le bras tendu comme celui d’un fakir de l’Inde, tandis que son père, assis sur une escabelle, attendait, dans le silence et dans les ténèbres, le plus grossier des coquillages, et du pain, si le voulait la mer.

Buy Un drame au bord de la mer